Refondations, pour une nouvelle force à gauche-
Par Martelli Roger
Historien et membre du Comité Exécutif National du PCF.
Le 19 septembre 2007
L’historien communiste Roger Martelli publie en cette rentrée, un ouvrage qui s’inscrit à l’évidence dans des débats préparatoires au congrès extraordinaire de décembre :
Refondations - Pour une nouvelle force à gauche / Editions Regards, 160 pages, 9 euros.
Nous publions ci-dessous, avec l’accord de l’auteur, la conclusion de l’ouvrage.
Conclusion – État des lieux, avant mouvement
Le second tour des élections législatives a rappelé heureusement que la France n’est pas condamnée à la droite sarkozyenne et que le « virage à droite » de la société ne voulait pas dire grand-chose… Voyons-y une manière de pied-de-nez, une façon de rappeler que, avec ces satanés Français, nul ne peut dire, par avance : « Nous allons en avoir pour vingt ans » Cinquante ans, dix ans, six mois : allez savoir ! En 1993, la déroute de la gauche fut si cruelle que l’on pensait qu’il fallait se préparer à une longue traversée du désert. En 1997, la gauche plurielle revenait aux affaires… Ne nous lamentons pas sur les occasions manquées. Mais si l’humeur chagrine ne sert à rien, il est encore moins utile d’oublier que la défaite de la gauche n’est pas anecdotique. La droite a gagné parce que Nicolas Sarkozy, patiemment, a tissé sur le long terme la toile de son triomphe. Et elle a gagné parce que la gauche a montré qu’elle est atteinte d’un profond dysfonctionnement et que cela la touche dans toutes ses composantes, sans exception.
Gauche socialiste cherche cohérence
N’allez pas croire que je vais entonner l’air du « Tous responsables ». Dans une défaite aussi large, les forces les plus importantes portent la plus lourde responsabilité. À tout seigneur tout honneur… La défaite est d’abord celle d’un Parti socialiste qui a fait, il y a presqu’un quart de siècle, des choix décisifs sans qu’il en ait vraiment eu conscience, qui n’a jamais su y renoncer, mais sans pouvoir pour autant les insérer dans une cohérence politique assumée.
Celui-là même qui avait fait ce qu’il avait promis (prendre trois millions de voix au PC…) et qui avait porté le Parti socialiste au tout premier plan, François Mitterrand a imposé le tournant de la « rigueur » et, pourtant, n’a pas voulu ou n’a pas su l’appuyer sur une refondation stratégique. Sur le fond, le PS n’a pas fait grand-chose d’autre que ce qu’ont amorcé à la même période ses homologues britannique ou allemand. Peu ou prou, bon gré mal gré, il s’est adapté à la nouvelle ère de « contre-révolution libérale » : on l’a vu à plusieurs reprises, François Mitterrand en tête, faire l’apologie d’une « raison économique » qui n’était rien d’autre que celle des marchés, et de marchés de plus en plus mondialisés et financiarisés. Or, si le tournant pratique de l’exaltation de l’esprit d’entreprise et d’une certaine dérégulation a été pris, le discours général n’a pas suivi avec la même cohérence. Pas question de procéder à des ajustements doctrinaux, pas de « Bade-Godesberg » à la française.
Les socialistes se sont en revanche enlisés dans la facile mais pauvre dialectique du « ni… ni ». Ni privatisation, ni nationalisation, affirmait François Mitterrand ; on sait, en fait, que le socialisme de gouvernement n’a rien fait pour enrayer et a fortiori contredire la logique dérégulatrice. « L’économie de marché, oui, mais pas la société de marché », a affirmé Lionel Jospin après 1997, pour marquer sa distance avec Tony Blair ; en fait, la gestion jospiniste n’a pas pu limiter la pente inégalitaire qui déchire la société française depuis plus de vingt ans.
On a vu que, tant que la droite française post-gaullienne peinait à trouver un nouveau souffle, ce retard d’élaboration dans les projets a eu des répercussions limitées. Hélas pour la gauche, cette période intermédiaire semble close : la droite s’est installée, avec Nicolas Sarkozy, dans une cohérence forte, qui agrège à la fois des pans entiers de la famille de droite et des groupes sociaux différents. Réhabilitant la volonté, sous la figure de la volonté entrepreneuriale, Sarkozy a élaboré, de façon non doctrinale mais intellectuellement solide, un projet intégré de dynamique sociale, rassemblant l’exaltation libérale et les valeurs plus classiques d’ordre et d’acceptation des inégalités. Cet homme a de l’appétit : avant tout celui du pouvoir, c’est vrai ; mais aussi celui de l’hégémonie qui seule permet d’installer le pouvoir dans une certaine durée. Face à cette cohérence, les socialistes vont être plus tentés que jamais de suivre l’exemple de leurs voisins européens. Ils ne se livreront sans doute pas à une copie à la lettre du modèle « blairiste », le plus remuant et le plus inventif de la dernière décennie. Mais il y a aussi peu de chance que ne s’étende pas, dans le PS actuel, l’exigence d’une remise à jour, plus ou moins à la manière du néo-travaillisme anglais ou du recentrage de la Démocratie de gauche italienne. Se fera-t-elle de façon accélérée, contre les vieilles tutelles et les appareils anciens, comme cherche à le faire Ségolène Royal, avec son mixte de réalisme économique et de valorisation de la volonté, du mérite, de l’égalité des chances et donc d’une inégalité institutionnalisée mais régulée ? Ou bien le fera-t-elle de façon plus classique, plus « strauss-kahnienne » même sans Dominique Strauss-Kahn, à la fois dans le discours économique (le « réalisme ») et dans la gestion politique et institutionnelle (plus « libérale-libertaire ») ? La prochaine période devrait trancher le dilemme. Mais s’il faut faire un pari, mieux vaut l’asseoir sur l’idée que les socialistes n’ont guère le choix, sauf à changer complètement de cap – ce qu’ils n’ont fait à aucun moment depuis 25 ans –, d’aller ailleurs que vers le recentrage. Dans un article du Monde en date du 5 juillet dernier, huit dirigeants socialistes, dont Jean Glavany, Anne Hidalgo et Harlem Désir, affirmaient clairement, tout à la fois, que le modèle gestionnaire restait celui de Lionel Jospin et qu’il fallait gagner « les électeurs progressistes du centre ». La « Grande Fédération », version horizon 2012…
Mais que feront alors ceux qui, dans le socialisme, ne prisent guère ni les audaces de « Ségolène », ni la propension droitière de « Dominique », ni l’ambigüité constitutive de « François » ? Sont-ils en état d’opposer un véritable projet alternatif à la propension sociale-libérale ? Certains d’entre eux cherchent incontestablement à le faire et, s’ils y parvenaient, la donne ne serait pas tout-à-fait la même. Mais les plus à gauche du Parti socialiste, dans la dernière période, n’ont pu jouer un autre rôle que celui… de roue de secours des majorités. Les socialistes du Non ont entraîné la majorité de l’électorat socialiste dans une direction inverse de celle que prônait la majorité de la direction. Mais, au Congrès suivant, la plus grande part de cette gauche socialiste a dû se résoudre à voter la synthèse, ne serait-ce que pour éviter une droitisation qu’ils sentaient inéluctables.
Ajoutons que si la doctrine sous-jacente à la gauche socialiste est plus proche du réformisme de la vieille social-démocratie que du blairisme, elle n’en pose pas moins des problèmes. Quand Henri Weber, dans le Monde du 6 juillet, revient aux fondamentaux de « l’économie sociale de marché », il construit une digue contre les appétits dérégulateurs des deux prétendants de l’époque au leadership socialiste, Strauss-Kahn et Royal. Mais cette « économie sociale de marché » est une formule bien trop contradictoire pour être opérationnelle. Si le sénateur socialiste veut dire qu’il faut infléchir la logique des marchés financiers pour la porter, des dépenses parasitaires et spéculatives, vers les dépenses utiles, dans un esprit de développement humain et durable, on conviendra avec lui que cet objectif est raisonnable. Mais il faut alors dire que cette ambition supposera un niveau de réformes structurelles qui va très au-delà de la protection et de la redistribution salariales. La réorientation des circuits d’allocation des ressources disponibles, la réforme complète de la fiscalité et du crédit, la modification des procédures de décision jusque sur les lieux de travail, le rééquilibrage substantiel des rapports privé-public… Tout cela implique une dynamique transformatrice jusqu’à ce jour sans équivalent dans une gestion classiquement sociale-démocrate.
Redisons-le une dernière fois… On peut, à la rigueur, faire encore le pari d’une social-démocratie tournant le dos aux vingt-cinq dernières années pour retrouver la fibre réformatrice des grandes années. Mais cela n’a de chance de se faire que si, du côté d’une gauche plus cohérente et plus combative, en dehors du Parti socialiste donc, s’engage une dynamique à vocation ouvertement majoritaire à gauche. Gauche d’alternative en quête… d’alternative
Or, à la gauche de la gauche, la situation n’est pas plus simple. D’abord parce que cet espace, plus que le précédent, a du mal à vivre autrement que sur le registre de l’éparpillement. Ensuite parce que cette portion de la gauche a le plus grand mal à se porter sur le terrain du projet de société. Cette gauche de gauche est pertinente et percutante quand il s’agit de dénoncer les effets destructeurs de la tentation « sociale-libérale » et des compromis passés par la social-démocratie dans son exercice malheureux du pouvoir. Mais l’efficacité est moindre quand il s’agit de passer de la critique d’une politique au projet différent qu’on lui objecte. La gauche qui dit préférer « l’alternative » à « l’alternance » a du mal à camper résolument sur le terrain de la société dans ses cohérences. Cette gauche, pour tout dire, est plus facilement « anti » qu’elle n’est « pro ».
Sans doute dira-t-on qu’elle est face à un problème redoutable. Si la fin du XXe siècle a été marquée par la crise de la social-démocratie européenne, elle a été surtout dominée par l’effondrement des grandes expériences de subversion sociale inaugurées par le choc terrible de la Première Guerre mondiale. Faute de renouvellement quand il en était encore temps, le soviétisme s’est effondré, et avec lui les modèles plus ou moins de substitution. Modèle maoïste ou essais tiers-mondistes se sont essoufflés, dans un moment où, partout, se déployait la crise « l’État providence ». Malheureusement, cette crise n’a pas eu d’effet pleinement salutaire. Elle a provoqué, au contraire, un entrelacement de cycles négatifs. Tandis qu’une partie de l’ancienne culture révolutionnaire ou radicale se hâtait de se débarrasser des structures anciennes (à l’instar des communistes italiens renonçant majoritairement au communisme, au début des années 90, pour rejoindre les rangs de la social-démocratie), une autre partie s’est effrayée de ce renoncement. N’était-il pas le prélude à une logique intériorisant plus ou moins la « fin de l’histoire », le triomphe définitif du capitalisme jusqu’alors vilipendé ? Ne pas accepter ce reniement, et donc résister à « l’air du temps » libéral : tel fut le point de recoupement d’une partie non négligeable de la gauche française à partir de la seconde moitié des années 80. Cette connivence permit des rencontres, longtemps impensables ou improbables, entre fractions jusqu’alors désunis : héritiers du communisme traditionnel, du trotskysme, du tiers-mondisme, du syndicalisme révolutionnaire, se sont alors côtoyés au lieu de s’affronter, comme ils le faisaient naguère. Ils se sont côtoyés ; ils ne se sont pas pour autant transformés.
Si cette rencontre a produit des effets après 1995 et la grande grève de novembre-décembre, elle n’a pas débouché sur une agrégation suffisamment forte pour s’installer durablement dans le paysage politique. Deux ans après 2005, à la présidentielle, la surprise est venue, non de la gauche de gauche comme on le pensait, mais du vieux centre politique. Non pas les antilibéraux, mais les héritiers du christianisme social…
Des blocages qui doivent sauter
Pourquoi cette impossibilité d’aller au-delà du refus commun ? Sans doute faut-il tenir compte des pesanteurs des structures installées, surtout quand une part de celles-ci hérite du vieux fonds du « bolchevisme » organisationnel. La LCR, dans la dernière période, n’a pas voulu lâcher le petit pactole électoral que lui a valu son monopole, entre 1995 et 2002, d’expression politique de la radicalité, issue du « mouvement social » enclenché dans la première moitié des années 90. Le PCF, lui, a cru que sa participation au mouvement du « Non », au printemps 2005, lui permettait de contredire son lent mouvement de déclin et de postuler au rôle de fédérateur politique de « l’antilibéralisme », qui avait bousculé la gauche dans la campagne référendaire européenne. Ni l’une ni l’autre des deux organisations n’a su entrevoir que son effacement lors du premier tour de la présidentielle était une condition du déblocage de la situation.
Mais si l’analyse de la responsabilité des partis installés est une piste évidente, elle ne saurait suffire. Car si l’expérience du mouvement antilibéral des dernières années a montré les progrès accomplis et les possibilités réelles de convergence, elle ne pouvait annuler les lacunes et les problèmes. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le plus important n’est pas du côté des structures mais des cultures. Qu’on le veuille ou non, l’essentiel du champ de la gauche critique est nourri d’une tradition peu ou prou associée à l’histoire ouvrière, aux pratiques riches de ce qui fut le « mouvement ouvrier ». Cette histoire fut suffisamment inventive et longue – un siècle et demi environ – pour déboucher sur de véritables cultures, faisant corps avec la société urbaine et industrielle des XIXe et XXe siècles. Or il en est toujours de même avec les cultures. Quand elles sont fortes, populaires, nourries de pratiques multiples, elles sont une force immense ; mais la force se retourne en faiblesse quand la cohérence se fige en répétition, voire en dogme. Le risque est alors grand d’inverser le rapport de la pensée au réel : quand une réalité se dérobe au point que l’on n’en maîtrise plus les ressorts, on peut être tenté de la plier au dogme familier. C’est ainsi que le communisme des années 1950, s’enferma dans la répétition doctrinaire sur la réalité ouvrière (la « paupérisation absolue ») alors même que l’expérience ouvrière concrète témoignait de ce que l’espace ouvrier, sans pour autant disparaître, n’était déjà plus le même que celui qui porta le communisme des années 30-40. Pour une part, même si ce fut souvent de manière moins caricaturale, cette aventure est advenue à l’ensemble du champ de la gauche critique. C’est ainsi, par exemple, que la gauche de gauche n’a pas toujours vu ce qui se passait sur le terrain des droits. Quand la dérégulation libérale a mis en cause, à partir des exemples américain et britannique (les années Reagan et Thatcher), l’ensemble des dispositifs de régulation du travail (statuts, droit du travail, système de protection sociale…), elle s’est mise en posture de combattre l’évolution. Elle l’a fait d’autant plus que la gauche socialiste « gestionnaire » s’empressait d’intérioriser une part non négligeable des ajustements libéraux, au nom de la nécessaire « flexibilité ». Mais cela l’a poussée à se placer de façon dominante sur le terrain de la défense des droits, ce qui l’a mise à découvert sur deux dimensions importantes : l’émergence de l’attente de droits nouveaux, tout aussi collectifs que les précédents mais plus individualisés ; l’introduction d’une division potentielle, sur le terrain des droits, entre ceux qui, par leur statut peuvent en être bénéficiaires et ceux qui en sont structurellement exclus.
De la même manière, la gauche critique s’est éloignée paradoxalement de la nécessaire réflexion politique sur le travail. Alors que le patronat s’emparait de la question dans les années 70-80 pour chercher de nouveaux modes de gestion de la force de travail, les forces critiques regardèrent cette évolution avec méfiance. Ou bien, elles cherchèrent à s’émanciper de ce risque en prônant la déconnexion absolue du revenu et du travail (au nom du caractère intrinsèquement aliénant du travail dans les sociétés industrielles), ou bien elles contournèrent le problème en développant la conviction que la solution des problèmes liés au travail se trouvaient, non pas dans l’organisation du travail mais dans la maîtrise des déterminants économiques dudit travail (la propriété et les normes de comptables de gestion). La question de l’organisation du travail, de son sens, de ses contenus, a été ainsi délaissée. Ce n’est pas que syndicalistes, ergonomes, sociologues, syndicalistes même ne se soient pas penchés sur le problème. Mais il a cessé d’être une question politique… sauf pour la droite et le social-libéralisme.
De la novation… de la vraie
Même si le second tour des législatives de juin a atténué le choc du printemps, la gauche française est contrainte à se refonder. Cette refondation doit porter à la fois sur la posture et sur la culture.
La posture est celle du rapport à la société. On ne peut plus, dans les sociétés du capitalisme mondialisé, s’en tenir au balancement perpétuel entre une gauche d’incantation et une gauche de renoncement. Admettre le caractère inéluctable des « contraintes » définies par les règles de la seule finance internationale n’a plus rien de réaliste dans un monde où la croissance exponentielle des inégalités génère violences et instabilités. Se placer sur le terrain de la contestation de ces normes et de la production de normes alternatives, à la fois économiques, sociales, juridiques et culturelles, est la seule voie raisonnable. Encore faut-il que ces alternatives accèdent à une cohérence au moins aussi forte que celle des libéraux contemporains. Or, si elle veut être efficace, la posture (la transformation de la société et de ses mécanismes et pas l’accommodement à ses contraintes) implique de la refondation des contenus sans lesquels toute transformation n’est qu’un discours sans effet. Cela suppose que les forces les plus critiques prennent l’habitude de raisonner en termes de société globale, et non pas en termes de cercles concentriques partant de l’exploitation économique pour parvenir, peu à peu, aux « petites fleurs » des droits juridiques, des formes démocratiques, de la culture ou de l’information (pourtant centrale dans la production actuelle de richesse). Cela suppose qu’elles soient attentives aux formes d’une critique qui n’est plus seulement celle du mouvement ouvrier, qui passe par des formes souvent plus individuelles, plus « sociétales », tout aussi soucieuses de « sens des actes » que de quantité des biens acquis. Cela suppose d’inventer des formes de pensée qui permettent de passer des régulations verticales et hiérarchiques (celles de la grande industrie et de l’État centralisé) vers des régulations plus souples et plus diversifiées, sans pour autant se couler dans les moules de la flexibilité des marchés. Cela suppose, par exemple, de ne pas accepter la loi de la dérégulation et de la privatisation, mais sans oublier que la promotion du service public passe par sa transformation et sa démocratisation (bureaucrates et libéraux peuvent faire bon ménage !).
Bref, cela suppose de faire bouger les cultures. Sans doute faut-il se méfier des discours brillants de la « table rase », des changements brutaux de « paradigmes » qui ne sont souvent que le miroir inversé de la conservation. Que le temps ne soit plus au mouvement ouvrier ascendant n’implique pas la négation de ce qu’il en reste. Mieux vaut, aujourd’hui, cultiver les rencontres, fussent-elles difficiles et parfois conflictuelles, entre des pratiques, des formes d’organisation, de structures, des cultures. Il faut que cette rencontre, qui existe dans le champ des idées, advienne sur le terrain proprement politique. Encore faut-il se doter de formes d’organisation qui rendent possibles ces rencontres. Or, à ce jour, celles qui existent fonctionnent à la mise à l’écart des groupes n’entrant pas dans le modèle masculin-européen fondateur, celui de l’homme, militant et chevronné. Les femmes en général, les jeunes, les minorités ont du mal à s’y insérer, sauf à intérioriser le modèle dominant.
Nulle raison de laisser le terrain de la modernisation aux libéraux et à ceux qui acceptent plus ou moins leurs règles. Il faut savoir être modernes, comme aurait dit Rimbaud. C’est-à-dire qu’il faut imposer l’image d’une modernité démocratique, de transformation et non d’adaptation à l’ordre existant. Si nous nous engageons dans la construction d’une force politique nouvelle, nul doute que nous serons contraints d’avancer dans la novation.
Si, au final, nous restons timides dans la novation, politique et culturelle, dans le contenu comme dans la forme, nous n’existerons pas.
Refonder
À l’automne de 2007, rien ne dit que la nasse politique ne va pas se refermer à gauche. D’une manière ou d’une autre, le recentrage socialiste est confirmé : les « ségolénistes » s’en réclament, Manuel Valls et les « rénovateurs » du PS appellent à substituer l’alliance au centre à l’union de la gauche et même Henri Weber, député européen proche de Laurent Fabius, contribue à banaliser l’alliance avec Bayrou en envisageant un grand parti allant « de l’extrême gauche à l’extrême centre »… De l’autre côté, Olivier Besancenot réactive le thème du « grand parti anticapitaliste », en annonçant une possible dissolution de la LCR et son intégration dans ce nouveau parti, dont la naissance est prévue en 2008. Si cela s’accomplit, la gauche serait durablement divisée entre une aile nettement majoritaire, gestionnaire et social-libéralisée et une aile ultra-minoritaire, protestataire et radicalisée. Mais la conséquence politique en serait prévisible : la minoration du pôle alternatif concèderait l’hégémonie à gauche au socialisme recentré, laisserait le champ politique librement ouvert à un bipartisme accentué et conforterait le mécanisme prévisible d’une alternance au pouvoir entre libéral-populisme et social-libéralisme.
Or, les forces ne manquent pas pour conjurer cette éventualité. Dans le PCF, le sentiment grandit que le communisme ne peut plus rester refermé sur lui-même, qu’il doit aller vers une dynamique ambitieuse à gauche. Dans le parti socialiste, des militants se rendent compte, comme en Allemagne, de l’impasse que constitue l’enlisement social-libéral prononcé. Nombre de militants associatifs ou syndicaux mesurent les effets désastreux, pour la lutte sociale elle-même, de l’absence de raccord solide entre la demande du mouvement et l’espace institutionnel. Dans ce qui reste des collectifs antilibéraux, la demande est majoritaire de retrouver, dans des conditions meilleures, le chemin du rassemblement interrompu en décembre dernier. Au printemps, une initiative « passerelle », pour poursuivre l’effort dans des conditions nouvelles, a connu un succès d’estime, sous la bannière du « Maintenant à gauche ». Il serait impensable que la virtualité d’une force nouvelle ne devienne pas réalité. Pour l’instant, on se trouve dans cette situation où beaucoup murmurent « Marchons ! » et où personne ne bouge, parce tout le monde attend tout le monde. Le temps est venu de passer à l’acte. Les socialistes qui ne sauraient envisager l’insertion dans un socialisme « blairisé » peuvent confirmer qu’ils sont disponibles pour s’engager dans une construction nouvelle, en larguant les amarres qui les rattachent encore à la « vieille maison ». Les Verts qui n’acceptent pas d’être « groupuscularisés » et/ou satellisés par le PS peuvent faire le choix de raccorder franchement l’exigence écologiste à la perspective d’une société transformée de la cave au grenier. Les communistes peuvent surmonter leur cruelle déconvenue de 2007 et se débarrasser de l’idée qu’ils ont en eux-mêmes les ressources pour relancer la machine et retrouver l’élan expansif du passé. Encore une fois, ils auraient pu jouer un rôle pivot, comme je l’ai pensé longtemps si, quand il le fallait, ils avaient joué hardiment la carte de la refondation interne. Mais les perches tendues n’ont pas été saisies et le seuil de crédibilité politique a été franchi dans le mauvais sens. Sur ses seules bases, le PCF n’a plus d’avenir, en tout cas comme force capable de peser au cœur de la vie politique à gauche. Quant à l’ensemble des militants antilibéraux, déçus de la séquence présidentielle, mais convaincus qu’il faut combiner la radicalité de la critique sociale et l’esprit de conquête majoritaire, ils peuvent surmonter leurs rancoeurs à l’égard des partis institués, et s’engager pleinement dans la construction, non plus d’un cartel, mais d’une force politique nouvelle.
Pour s’engager dans cette voie, il n’est pas besoin d’attendre que tous les problèmes soient réglés. C’est en forgeant qu’on devient forgeron… Au départ, il suffit de quelques balises claires. Le désir que la gauche sorte de ses ornières « adaptatrices » qui la brident depuis vingt-cinq ans… La volonté qu’elle ne se cantonne pas dans les regroupements étriqués, mais vise à une majorité politique, autour d’une ambition de transformation sociale avérée… Le souci de ne pas la limiter au champ des segments déjà gagnés à l’engagement antilibéral, mais de chercher à conquérir des forces critiques nouvelles, autour des formes contemporaines de la critique sociale, en attirant les catégories sociales, les cultures, les pratiques et les générations délaissées… Enfin la conviction qu’elle ne doit pas se limiter à répéter, mais qu’elle doit ambitionner de produire du neuf.
Certains redoutent de perdre leur spécificité dans la mise en commun. S’il s’agissait de choisir une des composantes actuelles de l’alternative pour en faire l’axe ordonnateur de la nouvelle force, je comprendrais cette prévention. Mais c’est tout autre chose qu’il s’agit de réussir : l’amalgame des ruisseaux multiples de la critique de l’ordre existant, la fusion de toutes les volontés visant à un monde débarrassé des normes plurimillénaires de l’exploitation et de la domination. Dès l’instant où l’on ne vise pas l’unique mais le commun, dès le moment où la cohérence nécessaire se complète de la reconnaissance scrupuleuse des spécificités, il est évident que les particularités ne s’annulent pas mais s’additionnent, que les sensibilités ne disparaissent pas mais ne pensent plus leur autonomie sous la forme de la séparation. Quand on est un militant assumé de la transformation sociale, on perd son âme quand on renonce à changer réellement le monde. Or on peut la perdre en décidant de s’accommoder à l’ordre existant ; on peut aussi l’anémier en se contentant du témoignage solitaire. Chat échaudé craint l’eau froide… Beaucoup de celles et ceux qui ont vécu l’expérience antilibérale, tétanisés par l’échec, doutent parfois qu’il soit réellement possible d’avancer ensemble vers une force nouvelle. Ce doute est infondé et la force des choses doit porter vers cette création. Ce qui importe, c’est de commencer, de donner les signes, de s’engager dans un mouvement collectif. Tout ne sera pas simple ? Sans doute. Mais rien n’est pire que l’immobilité, le quant-à-soi, le confort des nobles isolements.
Il est bon que chacun s’engage. À chacun de le décider, sans attendre.
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Communistes adhérents et militants du Parti communiste français de la section de Rouvroy (62), nous déplorons la faillite idéologique, stratégique et politique de la direction nationale, qui s’enfonce dans son impasse et ses erreurs, et notamment :
Son refus d’assumer sa responsabilité des 1,9 % des présidentielles par son refus de changer l’équipe de direction en place en préalable à tout débat,
Son choix du déroulement du congrès « extraordinaire » de décembre : o Organisation des débats le plus souvent par des personnalités extérieures au parti, o Objectif de liquidation du PCF sur des bases sociétales et réformistes, o Absence d’un vote clair des adhérents sur les différentes orientations possibles, o Manque de temps pour débattre sereinement et collectivement,
Sa déliquescence et sa désunion au sommet, dans un climat de guerre de succession annoncée, et symbolisée par l’absence de texte de base commune de discussion.Nous souhaitons mener le combat :
Pour un PCF sûr de son projet de rupture avec l’ordre capitaliste et structurellement autonome des autres partis ou mouvements politiques,
Pour un vrai débat entre communistes, pour refonder un projet révolutionnaire alternatif à celui de la droite et de la social-démocratie,
Pour un parti communiste démocratique,
Pour un parti ouvert sur les aspirations de notre peuple et ancré dans les luttes,
Pour un parti fier de son héritage, de ses positions historiques et de son action.Le direction de section de Rouvroy (62), (ordre alphabétique).
Joël COPIN, Yves COQUELLE, Pascal DELAFORGE, Jean-Marc FIEVET, Jacky FOURNIER, Jean HAJA, Jean-Marie VISEUR, Serge LEVEZIEL, Nadine MONIEZ, Robert SALÉ, Dominique WATRIN, Gautier WEINMANN,
Par Gautier WEINMANN le 1er octobre 2007
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