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La nuit du démon

Par Klotz Nicolas

Cinéaste


Perceval Elisabeth

Scénariste



Le 4 juillet 2008

Comme beaucoup, nous n’attendons plus grand chose de la gauche. Il n’y a aucun doute là-dessus. C’est même une question de survie artistique, humaine, quotidienne. Si nous attendions encore quelque chose de la gauche, en tant que cinéastes, nous serions très certainement morts et enterrés depuis longtemps. Attendre (encore) quelque chose de la gauche ? Attendre, c’est penser que l’autre à quelque chose à nous apporter ou à nous dire. La question n’est plus vraiment de savoir ce que nous pourrions attendre d’une gauche dont on se demande bien qui elle est, où elle est, et quels seraient ses contours, mais de demander à cette gauche, ce qu’elle pourrait bien attendre de nous (en dehors de nos bulletins de vote, bien entendu).



Qu’est-ce que la gauche au pouvoir attendait de Pierre Bourdieu après mai 1981 ? Qu’est-ce qu’elle attendait de Michel Foucault ? De Jean-Paul Sartre, De Gilles Deleuze et de Félix Guattari ? De Jacques Derrida ? Qu’est-ce qu’elle attendait de tous les intellectuels qui ont profondément, durablement, ouvert des horizons fondés sur une réelle critique de gauche ? Qu’est-ce qu’elle attendait hier et pourrait bien encore attendre aujourd’hui des cinéastes ? De Chris Marker ? De Marguerite Duras ? De Jean-Marie Straub et Danièle Huillet ? De Jean-Luc Godard ? De Philippe Garrel ? Du jeune cinéma français ? Du cinéma européen ? Du cinéma argentin ? Du cinéma chinois ? Rien ou alors si peu. Et de Didier-Georges Gabily ? De François Tanguy ? De Jean Jourdheuil ? Des jeunes compagnies qui s’épuisent quotidiennement à lutter contre leur disparition ?

Cette affligeante surdité, ce désintérêt profond, voire ce mépris, pour ceux qui produisaient une véritable « critique de gauche » ont peu à peu empoisonné cette gauche alors qu’elle se dissolvait dans la droite, jusqu’à s’y confondre, et mieux encore, jusqu’à ce par cette trahison collective, ils aient permis à la droite dure, la vieille droite nécrosée, embaumée par l’histoire, de paraître 40 ans après 68 moderne, fluide, érotique, aux yeux des nouvelles générations pour lesquelles les valeurs argent, capital, entreprise, marché, sécurité, contrôle, ont évacué luttes et progrès sociaux, éducation, arts, démocratie, libre circulation des peuples.

Ce glissement en temps réel d’une civilisation dans une autre, cette métamorphose au sens réellement kafkaïen du terme, est dorénavant notre présent et notre avenir : une révolution mondiale dans laquelle la notion même de gauche paraît aujourd’hui tellement dépassée que nous savons que ne pouvons plus nous raconter d’histoires (et cette gauche spectrale, nostalgique de son histoire, non plus – pourvu qu’elle l’entende !). Car les défis individuels et collectifs que nous impose cette révolution mondiale, celle du capitalisme contemporain, sont passionnants pour tous ceux qui comme Grégoire Samsa, se sont réveillés un beau matin, au sortir d’un rêve agité, transformés en insecte. Rappelons que La Métamorphose a été écrit en 1912, c’est à dire à la veille des deux guerres mondiales. Dans un court livre qui vient de sortir, Vérité de la démocratie, le philosophe Jean-Luc Nancy pose une question redoutable :

« Il est possible que l’homme ne désire au fond rien d’autre que le “ mal ” : non le “ bien vivre ”d’Aristote qui appelle un supplément toujours renouvelé à la “ vie ”, une expansion au-delà de sa nécessité, mais, à l’inverse, cet autre supplément et cette autre expansion que peut effectuer l’anéantissement tant de soi-même que des autres et du commun ainsi réduit à la commune carbonisation. Oui, cela est possible, et l’âge actuel de l’humanité nous représente une communauté des charniers, des famines, des suicides et des abrutissements.

Cette possibilité elle-même porte à une évidence incandescente la question insistante de ce que je nomme ici “ communisme ” en tant que vérité de la démocratie : car rien n’est plus commun que la commune poussière où nous sommes promis. Rien, non plus, ne réalise mieux l’équivalence et son entropie définitive. Rien n’est plus commun que la pulsion de mort – et le point n’est pas de savoir si les politiques technologiques d’Etat qui ont permis Auschwitz et Hiroshima ont déchaîné des pulsions de cet ordre, mais plutôt de savoir si l’humanité trop lourde de ses millions d’années n’a pas choisi depuis quelques siècles la voie de son anéantissement. » Questionnement radical qui mobilise d’un seul coup autant nos capacités de penser, que celles d’aimer, de construire des amitiés, d’écrire, de filmer le monde, de transmettre l’histoire, de vouloir briser le cycle infernal des injustices toujours plus meurtrières, d’inventer de nouvelles formes de critiques, de rapports aux corps… Tout ce que les aiguilles numériques du capitalisme contemporain, l’héroïne pure qu’il nous injecte chaque seconde dans les veines, voudrait éradiquer de nos vies. Car le capitalisme contemporain est une drogue dure, une anesthésie speedée, un chloroforme hallucinogène, qui génère des phénomènes d’addictions bien plus dévastateurs que celles de la cigarette, de l’alcool, ou de la vitesse sur les routes.

Comment décrire cette drogue hallucinante, avec quels mots, quels outils critiques, quelles formes de solidarités ? Ce capitalisme dont les nouvelles structures passent par l’histoire et son traitement industriel en temps réel par ces machines à produire de l’amnésie que sont les médias, mais aussi ces nouvelles gammes d’hommes d’affaires et d’hommes politiques dont l’actuel président de la République n’est qu’un des prototypes encore imparfait. Comment décrire ses systèmes de contrôle et ses stratégies de guerre pour imposer au monde entier un même temps, une même idéologie du présent qui s’imposerait comme un fait établi, accablant, entièrement dominé par le marché et ses réseaux de technologies qui assurent la domination de ce marché, dans l’espace, dans nos têtes et dans nos corps ? Comment conjurer cette nouvelle temporalité qui, à l’instar des puissances coloniales en Afrique, voudrait créer à l’échelle mondiale un fossé infranchissable entre le passé et le présent ?

S’il fallait attendre (encore) quelque chose de la gauche, par où commencer à vivre dans un tel monde ? Renoncer au marxisme pour dresser les droits de l’homme contre le marxisme, puis dresser le libéralisme contre les droits de l’homme contre le marxisme ? Ne rien dire, ou alors si peu, devant la folle escalade des contrôles des étrangers et des expulsions que la France veut imposer comme modèle pour l’Europe entière, avec un projet de réhabilitation des tribunaux d’exceptions pour les étrangers et une simplification extrême des procédures judiciaires qui permettraient d’atteindre plus facilement les chiffres, quotas, statistiques, décrétés par le ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale ? Toujours au nom des droits de l’homme. Fermeté et humanité. Sait-on combien coûte l’organisation policière, juridique, administrative et logistique qui permet l’expulsion d’un étranger sans papiers ? Au moins 20 000 euros. Sait-on combien d’euros ont été ponctionnés sur le budget du ministère de la Culture pour participer à ce glorieux effort national ?

Malgré (et peut-être grâce à) notre relative inexistence dans les médias, à notre dégoût de la défiguration du monde par les médias, nous sommes pourtant beaucoup à tenter de faire entrer le monde dans notre travail, à tenter de donner la parole au monde. Une parole souvent tellement chuchotée qu’elle ne dépasse pas la dizaine de mètres carrés qui nous entoure. Une parole qui s’éteint si elle est trop forte, qui ne cherche pas le nombre mais la réalité. Une parole qui relève, seul ou à plusieurs voix, chacun dans son coin, les défis de l’héritage intellectuel, artistique et historique dont nous sommes les descendants.

Qui sommes-nous ? Le peuple de gauche ? Des scientifiques ? Des artistes ? Des historiens ? Des philosophes ? Des réfugiés ? Des immigrés sans papiers ? Des gens de la rue ? Des médecins ? Des jeunes des cités ?

Des ouvriers ? Des étudiants ? Dans quels pays vivons nous ? Quelles langues parlons-nous ? Avec quels livres, quels films, quelles oeuvres, articles, amitiés, pensées, réseaux, pouvons-nous donner la parole au monde ? Entre nous, est-ce possible de nous entendre ? Nous entendre dans tous les sens du mot. Car sans écoute, sans entente, sans confiance, quel avenir possible ?

Si la gauche a encore un rôle à jouer aujourd’hui dans ce monde qui n’a plus le temps de l’attendre, ce n’est certes pas dans le ressassement des conflits et des luttes de pouvoir fratricides internes qui occupent, aspirent, la divisent contre elle-même ; mais en organisant la possibilité que nous puissions faire entendre le monde tel qu’il est. Sans toute la came audimatique qui a empoisonnée la gauche, tout comme elle a empoisonné la politique, la télévision, la presse écrite, les débats d’idées... C’était tout l’enjeu du cinéma néo-réaliste italien des années 50-60 qui à travers Roberto Rossellini et ses amis voulait arracher le masque de l’Italie pour montrer son véritable visage. Arracher le masque d’un monde dont le visage a été tellement plastiquement, numériquement, et chirurgicalement modifié
- pour cacher les carnages, les massacres, les revenants d’outre tombe - qu’il n’a plus ni âge, ni contours, ni regard, ni sourire, ni timbre de voix, peut être une expérience terrifiante. Je pense à La Nuit du démon, le film de Jacques Tourneur dans lequel Dana Andrews est aux prises avec un papier maudit. Un bout de papier sur lequel sont écrites des formules magiques programmant une mort atroce, à heure et à date fixes, de celui qui a le malheur de le trouver dans sa poche. Un papier qu’il faut à tout prix remettre dans la poche de celui qui vous l’a glissé. Sans qu’il s’en rende compte. Du moins, si celui qui l’a trouvé tient à sa (la) vie. Ce qui est le cas de Dana Andrews.

Est-ce aussi le nôtre ?

Nous qui voulons entretenir un rapport de vérité avec la démocratie dans laquelle la pensée, l’art, les luttes sociales, l’amour et l’amitié, la transmission de l’histoire sont ce qu’il y a de plus précieux au monde. Bien plus précieux pour la vie que les aiguilles du libéralisme que l’armée des zombies du capitalisme nécrophile a planté dans monde comme dans une poupée en chiffon.


NB

Article paru dans le numéro cinq de Cigale (juillet 2008), journal du collectif culture du Parti communiste français.

Une version longue de ce texte paraîtra dans la revue Cassandre d’octobre 2008


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Commentaires
  • La nuit du démon
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    Les intellectuels sont des premiers à jeter leur propre travail aux poubelles de l’histoire, car ils rechignent à penser : il leur faut sans fin "repenser" ce qu’ils ont toujours jeté avec un empressement qu’il faudrait analyser :

    ainsi "l’existentialisme est un humanisme" , oeuvre "mineure" de Sartre a été méprisée car elle s’adressait directement aux militants communistes sans prétendre les désintoxiquer de leur propre idéologie, mais au contraire, en leur proposant une démarche que Marx lui-même aurait sans doute aimé intégrer dans son travail de mise en scène "dialectique" de la "complexité".

    Si nous ne présentons pas le "projet collectif" comme nécessaire "pas qualitatif" produit par la conjonction de "projets individuels surdéterminés par le désir de convergence", alors, nous ne fournirons pas la "clé constituante", du rassemblement "attendu" : cette "clef", c’est une théorie de "la souveraineté".

    Notre Parti Communiste Français doit sortir de sa "crise existentielle" avec une pensée existentialiste à "penser avec Marx", et finalement proposer à la société entière ce qu’il peut déjà offrir à chacun de ses adhérents l’esprit de statuts communistes "refondés", comme esprit des lois du XXIè siècle :

    Ce n’est pas tant "la visée communiste " qui pose difficulté, c’est le moyen constitutionnel qu’elle suppose :

    Accepter l’à priori d’incompétence du peuple, c’est incompatible avec le "défi démocratique".

    Il faut expérimenter l’entrée en scène des "figurants tirés au sort" afin qu’ils jouent leur rôle ("inattendu")de "jury citoyen" au milieu des "acteurs professionnels" que sont les "élus compétents".

    Par Guillou Alain le 3 décembre 2008


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